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Cheikh Kameleddine Djaït Ancien Mufti de la République

Pacte des Ûlamas tunisiens

jeudi 17 janvier 2013

La scène religieuse tunisienne connaît, depuis quelque temps, un curieux bouleversement : Des idées et des doctrines étranges ou pour le moins étrangères aux Tunisiens se propagent. Aujourd’hui, des fetwas et des interprétations du Livre et de la Tradition du Prophète sont fréquemment rendues par des personnes incompétentes, ne maîtrisant ni les sciences du Coran et du Hadith, ni le fikh et ses racines, essentiellement soucieuses d’effacer d’un trait toute une tradition religieuse se réclamant du rite malékite et du dogme acha’arite, dont les racines remontent à la conquête de l’Ifriqya. Face à ce déni de toute une histoire religieuse et à l’inculture théologique, le Cheikh Kameleddine Djaït, ancien mufti de la République a produit, peu de temps avant son décès, survenu le 22 décembre 2012, le texte ci-après. Il y rappelle les constantes fondamentales de la religion musulmane en Tunisie et y dénonce les tentatives de couper le Tunisien de son identité profonde.
Ce texte initialement rédigé en arabe et publié dans sa version originale, dans le journal « Le Maghreb », dans sa livraison du 15 décembre 2012, a été conçu par son auteur comme un véritable testament intellectuel. Intitulé « Pacte des Ûlamas tunisiens », il exprime la vision éclairée de l’école zitounienne sur la vraie croyance et l’exercice des rites religieux.

La traduction ci-après a été élaborée par le doyen Yadh Ben Achour, neveu du défunt. Des notes de bas de page ont été ajoutées pour apporter au texte plus de clarté.


Nous, Ûlamas zeitouniens, leurs disciples et élèves, ainsi que tous ceux qui suivent leur doctrine,

Considérant les campagnes de dénaturation et de détournement de l’identité que connaît actuellement notre pays, ainsi que les tentatives de couper le Tunisien de son passé et de ses glorieuses figures ancestrales, de son authenticité et de sa croyance fondée sur la tolérance, nous appelons à suivre cette Déclaration et affirmons ce qui suit :

Chapitre I

Depuis la conquête islamique, les Tunisiens sont des adeptes et non des hérétiques
Par la grâce de Dieu, depuis la conquête islamique, la Tunisie - et son peuple - a eu un rôle précurseur qu’elle conserve encore au sein de l’ensemble de la Communauté islamique. Cette Communauté est consacrée par la parole de Dieu : « Attachez vous tous au lien divin et ne vous dispersez pas » ; elle réprouve la dissidence contre la Communauté des musulmans, dissidence que Dieu a condamnée par Sa sainte parole : « Celui qui se sépare du Prophète après avoir clairement distingué la Voie, et qui suit un chemin différent de celui des croyants, nous nous détournerons de lui comme il s’est lui-même détourné et nous le jetterons dans l’enfer, Ô quelle triste destinée » ; par son adhésion à la conduite adoptée par la grande majorité du peuple majoritaire des croyants, ummah, cette Communauté se prémunit contre toute déviation par rapport à la Voie de la rectitude, se réclamant ainsi de la conduite de l’élu de Dieu lui-même , d’après les deux sources de Boukhari et de Mouslim : « Aucune partie de ma Communauté ne cessera d’être tant qu’elle sera fondée sur l’ordre divin ; jusqu’à ce que Dieu en décide, ni dissidence, ni trahison d’aucun traître ne pourraient leur porter préjudice ».

Chapitre deux

Profession de foi des Ûlamas Zeitouniens.

La première et la plus importante obligation du musulman, consiste à admettre la profession de foi qui se trouve à la base de l’unité communautaire des musulmans et de leur doctrine. Depuis des temps immémoriaux et grâce à la Grande Mosquée Zeitouna qui a réussi à implanter dans l’esprit du peuple la quintessence et la pureté de cette doctrine, les Tunisiens ont pu en recueillir les fruits, ceux de l’unité et de la véracité, et ceci conformément à l’accord général de l’ensemble de la Communauté islamique, ummah. Ils se sont ainsi soumis à Dieu par le truchement des principes admis par les adeptes des pures traditions du Prophète et de la doctrine majoritaire, ahl a sunnah wal jamaa. Ces principes ont été formulés, depuis l’histoire ancienne, par la doctrine des Ach’ârites et des Maturidites partagée par la Zeitouna, la Qaraouiine au Maroc et l’Azhar en Egypte.

Pour plus de clarté, nous affirmons que les Ûlamas de la Zeitouna et de Kairouan, au cours des trois premiers siècles de l’hégire, avaient fondé leurs croyances sur la doctrine des pieux ancêtres fondateurs, salaf, parmi les Compagnons du Prophète et de la génération qui leur a immédiatement succédé, tabiine. Cette doctrine est celle de « la consécration et de la confiance en Dieu, tafwidh », ce qui signifie la consécration des attributs de Dieu avec cependant le refus de tout anthropomorphisme et le fait de s’en remettre à Dieu en ce qui est de leurs vérités dernières.

À la fin du IVe siècle les Ûlamas de la Zeitouna et de Kairouan adoptèrent la doctrine ach’ârite de l’unicité du divin. Ils y trouvèrent en effet une défense du dogme islamique, contre les hérésies et les confusions introduites par certaines sectes se prévalant alors de l’islam. Cette doctrine est considérée comme une continuation de la méthode des pieux ancêtres, salaf, qui eurent à cœur de consolider les dogmes et de les prouver par des indices scripturaires auxquels ils furent contraints d’ajouter des indices rationnels dont les musulmans sentirent la nécessité, au cours de toutes les périodes de l’histoire, pour réfuter les hérésies blâmables, les passions partisanes, les thèses non musulmanes, etc.

L’école ach’ârite est une doctrine qui admet à la fois la consécration et l’interprétation, ce qui veut dire la consécration des attributs divins, chaque fois qu’ils ont été admis par les textes du Livre sacré ou de la Sunna, et l’interprétation nécessaire, en cas d’obscurité du texte, en vue d’adopter des signifiés dignes du Très Haut, dans toute la mesure où cela est permis par les règles d’utilisation figurée ou métaphorique de la langue arabe et tout en s’en remettant à Dieu pour le reste.

Chapitre trois

Jurisprudence admise par les Ûlamas zeitouniens
Tout en respectant les divergences d’opinion dans le domaine des préférences de points de vue et des efforts d’interprétation qui se complètent avec le reste des écoles sunnites (shafiite, hanéfite et hanbalite), la jurisprudence admise par les Tunisiens est celle de l’école malékite, telle qu’elle a été élaborée par les Ûlamas du Maghreb d’une manière générale et par ceux de Tunis et de la Grande Mosquée de la Zeitouna en particulier.

L’école malékite remonte à Malek ibn Anas, le grand savant et imam de Médine, cité de la Hijra prophétique. D’après ce qui est rapporté par al Hâkim , Ibn Hâbbane , Ahmad et Tirmidhi , Malek fut annoncé par un dire du Prophète en ces termes : « Les gens auront beau chercher au plus loin la science, nul n’égalera le savant de Médine ». Le consensus des savants a admis qu’il s’agissait là de Malek. Son disciple, l’imam Chafii, avait affirmé : « lorsqu’on évoque les Ûlamas, Malek est leur étoile ».

Les populations de l’Ifriqya suivirent l’école de Malek au niveau de la compréhension générale, de l’interprétation juridique et de la jurisprudence des juges. Il est de notoriété publique que la compilation de l’école malékite a été effectuée par le grand juge et interprète, l’Imam Sohnoun, dans sa Moudawwana . Par la suite, les Ûlamas de l’Ifriqya, depuis Abou al Arab Temimi, Ali Ibn Ziyad, Assad Ibn Fourate, jusqu’à Salem Bouhajeb, Al Khidhr Houssaïn, Mohamed Zaghouani, Tahar Ben Achour, en passant par Ibn Arafa, ainsi que les autres savants de la Grande Mosquée Zeitouna, ont adhéré à l’école malékite, tout en l’explicitant et en l’enrichissant.
Les savants de la Zeitouna ont veillé à assurer l’unité de l’école juridique malékite, tout en s’inspirant de l’école hanéfite, dont les savants juristes, fuqaha, d’origine turque, étaient installés en Ifriqya. Ainsi, l’unité du dogme et de la doctrine juridique fut un élément de force pour la Tunisie contre les discordes doctrinales ou les irrédentismes ethniques.

Chapitre IV

Doctrine de la vertu adoptée par les Ûlamas de la Zeitouna
La doctrine de la vertu est le troisième pilier de la religion. C’est sur elle que repose la purification de l’âme et des actes qu’il plaît à Dieu d’agréer. La référence des Ûlamas de Tunis en cette matière est constituée par la doctrine de l’imam Abou Qasim Junaïd , parangon de la doctrine morale, en matière de bonté, de vertu et de comportement.

Et c’est avec raison que le savantissime imam Ibn Ashir a condensé les trois catégories de la religion, « le dogme de Ach’âri, la jurisprudence de Malek, la doctrine morale de Junaïd », dans des stances que les jeunes de Tunis apprenaient par cœur depuis l’enfance pour y puiser les sources de la doctrine religieuse.

Chapitre cinq

Les Ûlamas zeitouniens constituent la référence des Tunisiens
La Tunisie a compté des savants et des personnalités d’une grande envergure scientifique, reconnus par tous, comme des savants confirmés, disposant du magistère, grâce à la profondeur de leurs connaissances, dans toutes les sciences religieuses : les scripturaires, autant que les rationnelles. Ce magistère a eu pour objectif de rejeter les innovations blâmables, tout en se réclamant de la Communauté des fidèles et tout en suivant la voie des pieux ancêtres, salaf, imams de la nation islamique, ummah. Ce magistère leur aura été reconnu aussi bien sur le terrain de la science que de la dévotion, dans la plus pure tradition prophétique.

L’ensemble des Tunisiens ont été et sont encore aujourd’hui d’accord pour admettre que les Ûlamas de la Zeitouna constituent la meilleure référence doctrinale, de même qu’ils ont admis qu’elle constitue la référence du savoir religieux dans toutes les autres contrées, en particulier au sein de la population du Maghreb arabe, et pour tous les musulmans ou qu’ils soient. Le prouve le fait que leurs œuvres et leurs écrits ont été adoptés et acceptés dans l’ensemble des territoires islamiques.

La Tunisie a vécu, au cours des cinq dernières décennies, des campagnes visant à la négation de cette identité, et se révélant par le tarissement des sources, ce qui a conduit certains à oublier ou ignorer aussi bien la valeur de la Zeitouna et de ses Ûlamas que la substance véritable du référent religieux des Tunisiens, référent constitué par le dogme Ach’ârite, la doctrine de la jurisprudence juridique malékite et la doctrine morale enseignée par Jounaïd. Ce référent a été fondé sur une chaîne ininterrompue de transmission du savoir par les grands savants et interprètes, de génération en génération, ainsi que l’atteste leurs œuvres, les séries de leurs hauts faits et toute la science historique.

En conséquence de quoi, et en vertu de cet acte signé par nous, nous confirmons les éléments de notre identité profonde, sur le plan du dogme, du droit, de la pensée religieuse, du comportement et de la doctrine morale. Cette identité est spécifique aux Tunisiens, dans la mesure où chaque cité et chaque contrée bénéficie d’une identité particulière, conforme d’un côté à ses propres coutumes et traditions, et d’un autre côté à ce qu’ont établi et tracé pour les autres les gens du savoir et de la science, par la grâce de Dieu.

Il n’y a rien en cela qui contrevienne au caractère universel de l’islam, ni qui encourage le séparatisme et la division. Il s’agit au contraire d’une distinction méthodique, réaliste et authentique. C’est dans ce sens que l’on admet qu’une population dans telle contrée adopte l’école chafiite, qu’une autre, dans telle autre contrée adhère à l’école malékite ou hanéfite ou hanbalite. Par cela nous avons des regards croisés et des sources mutuelles d’inspiration. Loin de constituer un lieu de heurts et de confrontation, ou de remettre en cause l’unité de croyance de la grande majorité des musulmans partageant la profession de foi acharite ou maturidite, la divergence est source de complémentarité et de tolérance, ainsi que signe de miséricorde de la part du Législateur divin à l’égard de ses obligés. Le Prophète n’a-t-il pas affirmé, d’après une narration authentique rapportée par Tirmidhi et Ibn Abi Chaïba : « .. Tenez bon la voie de la communauté. Dieu ne rassemblera jamais la communauté de Mohamed sur la voie de l’erreur » ?

En souscrivant au présent acte et en le soussignant, nous appelons l’ensemble des Tunisiens à la vigilance et à l’engagement, au refus du séparatisme et de la confrontation, nous l’appelons à suivre la voie authentique de la Zeitouna, fondée sur une chaîne continue de transmission, à partir de sources pures. Nous affirmons qu’il n’est dans le droit de quiconque de modifier cette doctrine par quelques preuves que ce soit, ou de la déformer ou encore de la dénaturer, la contredire ou la dénigrer. En le faisant, on s’écarterait du consensus généralisé des Ûlamas de notre pays, depuis le moment où Dieu l’a illuminé de la lumière de l’islam et jusqu’à la fin des temps.

Signé et confirmé par Kemal Eddine Djaït.