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L’université tunisienne a-t-elle fait sa révolution ?

mardi 29 mars 2016

Notre pays a fait sa révolution, il y a quatre ans. Le processus démocratique avance pas-à-pas, avec des hauts et des bas, mais il avance très probablement dans la bonne direction. Soyons malgré tout optimiste. Une nouvelle constitution qui consolide, malgré les insuffisances, des acquis sociaux, une liberté d’expression et d’organisation.

Durant ces années post-révolution, la société civile était plus dynamique que jamais. La jeunesse, autrefois vivotant dans un vide culturel, et soumise à un spiritualisme de l’époque médiévale, se cultivait également par sa propre volonté ou sous l’impact du nouveau environnement culturel et politique. Les corps de métier s’agitaient, se recherchaient, se repositionnaient sur la scène politique, s’agrippaient à la transition démocratique. Tout indique que cette dynamique continue aujourd’hui, bien que moins turbulente et moins visible que durant les années précédentes,

Mais, parmi les corps de métier, le corps des universitaires est resté pratiquement insensible à tous ces changements que vit notre pays depuis plus de quatre ans. Certes, beaucoup d’universitaires étaient et sont encore actifs dans les processus révolutionnaires en cours, en agissant soit dans la société civile, soit dans les partis politiques. Mais le corps des universitaires, lui-même, n’a pas bougé, ne s’est pas posé des questions relatives à son rôle dans l’université, comme si tout allait bien !

Pourtant, l’université tunisienne va mal depuis au moins deux décennies. On ne peut s’empêcher de relever un paradoxe. Depuis plus de 30 ans, le corps universitaire bénéficie d’un privilège exceptionnel. C’est le seul corps qui, en plus des structures syndicales, possède un espace de liberté et d’autonomie dans l’enceinte universitaire même, son espace de travail. Il a des structures administratives élues, une marge d’autonomie gestionnaire que nul autre corps de métier ne possède. En a-t-il réellement profité pour mieux faire fonctionner l’université ? C’est une question que certains universitaires se posent uniquement quand ils se sentent victimes de leurs collègues, mieux vus, mieux soutenus par les pouvoirs publics. Le syndicat procède au cas par cas pour défendre tel ou tel collègue, que ce dernier ait raison ou tort. Le copinage joue à fond . Il n’a jamais regardé de face le problème du fonctionnement des structures universitaires élues, n’a jamais réfléchi sur la manière de gérer ce petit espace de liberté pour un meilleur fonctionnement de l’université. Les conflits de travail, bien souvent, résultent d’une gestion très approximative des structures élues, sur tous les plans, y compris ceux de l’enseignement et de la recherche proprement dits.

Ce petit espace de liberté, que les universitaires nomment « libertés académiques » ou « autonomie universitaire » est resté dans le flou total, noyé dans la parade des élections formelles, tout comme l’étaient notre pays, avec des élections législatives et présidentielles, toutes aussi formelles et sans réelle substance démocratique. A part les problèmes liés à l’environnement socio-économique dans lequel vit l’université, les problèmes relationnels, entre enseignants eux-mêmes, entre enseignants et étudiants, entre enseignants et administration, sont restés des questions tabou, des questions qui fâchent. On ne veut pas les aborder à tête froide, scientifiquement, rationnellement. Il n’a presque jamais été question d’écrire un petit livre blanc, ou de rédiger noir sur blanc un code de conduite, un règlement intérieur qui définit les bonnes délibérations et débats dans nos conseils, nos jurys d’examen, nos jurys d’avancement ou de recrutement, dans nos commissions pédagogiques. Car c’est bien là que se fait la cuisine universitaire, pour ne pas dire tout simplement politique universitaire au concret. Aucun guide connu de tous n’existe pour expliquer comment les décisions seront prises et selon quels principes pédagogiques ou autres. Tout laisse à croire que le flou est voulu, sinon programmé, permettant ainsi tous les abus.

Le dialogue enseignants-étudiants est aussi, depuis longtemps, une question tabou. Pourtant durant les années 70-80, c’est ce dialogue-là qui a permis à l’université de se défendre contre la tentative des autorités de l’époque d’instaurer des institutions universitaires privées. Le slogan que nous entendons aujourd’hui,
" جامعة شعبية، تعليم ديمقراطي، ثقافة وطنية"
« Université populaire, enseignement démocratique,
culture nationale »

appuyé par les deux syndicats d’enseignants et d ’étudiants, était bien plus fort à cette époque et a permis de sauver l’université durant presque une décennie.

Au fait, en passant et en ayant en mémoire l’existence aujourd’hui en Tunisie d’universités privées, posons nous la question : Ce slogan, était-il un bon slogan ? Je ne vais pas m’étendre là dessus, ce n’est pas l’objet de ce billet. Je dirai simplement qu’il y a une évidence à ce sujet : Partout dans le monde, sauf peut être aux USA et en Grande Bretagne, les universités les plus prestigieuses sont les universités étatiques. De plus, dans beaucoup de pays, les universités privées n’existent pas ou si peu nombreuses ! Ceci doit nous donner à réfléchir !

La dignité de l’universitaire, n’est pas seulement dans son diplôme, ni dans son salaire ! Sa dignité se manifeste aussi et concrètement à travers l’étudiant et devant lui, exactement comme à l’école primaire ou au lycée. Une absence de dialogue à l’université entre enseignants et étudiants, alors que ces derniers sont sensés devenir adultes et sont appelés à être futurs cadres de la nation et de bons citoyens, entraîne - qu’on le veuille ou pas - une absence des étudiants et des amphithéâtres souvent presque vides. Cet absentéisme se trouve accentué par la photocopie et l’internet . Finalement à quoi bon assister aux cours si c’est uniquement pour prendre des notes ?

Dans ces conditions, il serait ridicule de se lamenter et de dire que nos étudiants n’ont pas d’esprit critique, d’esprit novateur, qu’ils ne sont pas motivés par les sciences et les connaissances, mais simplement par le diplôme. Le pourcentage des admis et des diplômés sortants ne peut leurrer personne ayant assez de connaissance du milieu universitaire. Il ne peut être considéré comme un critère de réussite de l’université.

Est-il nécessaire d’affirmer que ce dysfonctionnement de notre université, générateur d’abus, d’injustices, voire de corruptions, est pour une grande partie à l’origine de la dégradation du niveau réel de nos étudiants ? Il est grand temps que les universitaires et les étudiants élaborent une charte universitaire, à l’instar de beaucoup d’universités dans le monde, une convention précisant les règles déontologiques du métier d’enseignant-chercheur, et les règles de fonctionnement des structures élues de gestion universitaire.

Taoufik karkar
mai 2015