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Plaidoyer pour le système LMD

mardi 29 mars 2016

A côté des questions tabou, objet de notre précédent article, il y a les fausses questions ou les questions de fuite en avant ou plutôt de fuite en arrière.

Des universitaires, tout comme beaucoup d’étudiants pensent que le système LMD (Licence-Mastère-Doctorat) est le gros problème de notre université et qu’il convient d’une manière ou une autre de revenir à l’ancien système !

J’affirme que c’est une fausse question. Le LMD est le standard actuel et universel de l’enseignement supérieur. Sortir de ce standard, c’est condamner notre université à son isolement, et expose nos diplômes universitaires à la non-reconnaissance pure et simple. Ce fait doit -à lui seul- couper net tout débat sur le retour possible à l’ancien système.

Mais, la vraie question à propos du LMD, est la suivante : A-t-on vraiment, autorités de tutelle, enseignants, étudiants, syndicats, a-t-on compris ce que c’est le LMD, le pourquoi de ce système, le comment et la dynamique socio-économique qu’il est sensé de déclencher ? Je crains bien que non !

D’abord, le LMD sert à résoudre le problème épineux de l’orientation. Il permet aux étudiants de s’auto-orienter, avec éventuellement l’aide de certains enseignants désignés comme tuteurs. Cette auto-orientation est assez large et couvre plusieurs filières à la fois. Elle est, en plus, permanente : à quelque niveau qu’il soit parvenu dans ses études, l’étudiant peut rectifier sa trajectoire universitaire. En Tunisie, on en est bien loin. On compte sur des formules magiques de moyennes et de scores calculés par ordinateur pour régler définitivement ce problème.

Ensuite, le LMD sert dynamiser les liens entre l’université et le tissus économique, une manière de l’adéquation de la formation et l’emploi par la « finalisation » des filières universitaires, pour l’insertion immédiate ou presque immédiate dans le monde du travail. Sachant que les technologies évoluent de plus en plus vite, échappant bien souvent à des prévisions, nous voyons dans cette souplesse dans les possibilités permanentes d’auto-orientation, une approche toute nouvelle de la formation permanente, du recyclage, et de la formation professionnelle.

Mais là encore, est-ce que notre tissus-économique est réellement demandeur de compétences ? A-t-on en Tunisie, de véritables capitaines d’industrie ou d’agriculture ? Car c’est seulement dans le secteur productif que la compétence scientifique et technique est la plus exigée, la plus nécessaire, et non dans le secteur tertiaire, fortement dominant dans l’économie de notre pays. Là, on voit que le système économique, en vigueur jusqu’à aujourd’hui, ne peut être un partenaire de notre université. Nos ingénieurs, supposés être capables de conceptions nouvelles, d’innovations, sont souvent employés dans la gestion des techniques effectivement exploitées,dans la maintenance ou encore les services commerciaux sous la dénomination « ingénieur technico-commercial »

Finalement notre université doit-elle être moins ambitieuse et se mettre au niveau de notre tissus économique ? C’est bien cette question qu’il faut se poser à propos de l’université, du LMD et de l’adéquation formation-emploi ! Ma réponse est NON ! Il vaut bien mieux avoir des jeunes hautement et bien formés que d’avoir des jeunes peu formés et « plus adaptés » au tissus économique actuel.

Un autre mérite du système LMD est qu’il contribue à la justice sociale, à la dynamisation et à l’évolution des métiers et des professions, soumises toutes aux effets directs et indirects des progrès scientifiques et techniques.

Par la structure modulaire des programmes pédagogiques, le système LMD permet aux étudiants de partager leur journée entre l’université et le monde du travail, de plonger petit à petit dans la vie active. On résout ainsi plusieurs problèmes :
financement des études, au moins partiellement, par l’étudiant lui-même.
recyclage, formation professionnelle, mise à niveau, avancement dans sa carrière.
en plus de l’épineux problème socio-psychologique, celui de la peur de ne plus pouvoir accéder aux études, de se voir immobilisé à jamais dans une carrière ou une profession, de fonder trop tard une famille... !

Nos lois, nos entreprises permettent elles aux étudiants de profiter de cette opportunité offerte par le système LMD ? Pourquoi figer les travailleurs dans une carrière toute leur vie durant ?

N’oublions pas que, d’autre part, toutes les professions sont menacées de mutation plus ou moins à court terme, à commencer par les enseignants, les médecins, les ingénieurs, car les progrès scientifiques et techniques, y compris les nouvelles technologies de communication, impactent fortement tous les métiers, et une nouvelle sociologie du travail émerge. La structure modulaire des programmes permet de résoudre, presque au cas par cas, avec de courts délais de formation, le problème du marché de l’emploi.

Pour finir, le LMD permet la mobilité, non seulement entre les filières, entre le monde des études et le monde du travail, non seulement la possibilité de s’auto-orienter, de se perfectionner durant toute sa vie, mais aussi de bouger d’une université à une autre, dans le même pays ou dans un pays étranger. N’oublions pas que les universités les plus prestigieuses dans le monde sont aussi les universités les plus ouvertes aux étudiants, aux enseignants et aux chercheurs. Le nationalisme étroit et simpliste n’a pas de voix à l’université. Les professeurs, comme les étudiants peuvent être des nationaux ou des étrangers. Dans une telle université, seuls les objectifs scientifiques et pédagogiques comptent.

Malheureusement, notre université est bien trop fermée sur elle même ! Nous ne faisons rien pour attirer chez nous des professeurs pour donner des cours complets, et rien pour attirer des étudiants d’autres pays. Dans une université fermée sur elle même, la recherche boite, l’enseignement périclite.

mai 2015
Taoufik Karkar